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La route des vacances croisant celle de la passion, nous voici chez Aldo d'Urso, près d'Ostuni dans le sud italien, en ce 23 juillet chaud et parfumé des senteurs de figues et d'olive.
Contempler un WE 15A, sorte d'escargot géant fossilisé âgé de 75 ans, c'est comme entrer dans un cercle initiatique: la chose est rare et s'observe avec admiration. La forme a une sorte d'évidence qui en fait sa beauté, mais l'embouchure de 1m45 au carré intimide, alors que c'est tout le contraire d'une brute, comme nous allons le constater. Musica Caruso!
Il date entièrement de 1930, et forme un tout d'une très grande cohérence, montrant la maîtrise impressionnante de la Western dans tous les domaines electro-acoustique.
Il a été acheté au Japon pour 5000 euros, restauré avec soin avec le maximum de composants d'origine.
C'est un push-pull de 242, ancêtre des 211/VT4C, utilisés aussi comme valves redresseuses, avec un transfo déphaseur. Il sort 20W, limités ici à une dizaine, largement suffisants pour les plus de 110 dB des moteurs.
Derrière les 80 kg montés sur un bâti se cache un ampli très simple à utiliser, et facile d'accès pour la maintenance éventuelle. On tourne une grosse molette: les filaments préchauffent et s'illuminent de leur lumière intense, puis on tourne la deuxième molette: en avant la HT, et le bruit de fond se stabilise à une valeur "presque" inaudible à la sortie des pavillons.
Je tombe sous le charme de cet ampli pro, simple à utiliser, car étudié aussi pour les projectionnistes qui l'utilisaient en même temps que leur "monstres avaleurs de pellicule et cracheur de lumière", et après 75 ans, cela marche fabuleusement bien, grâce certainement aux exceptionnels transfos qui l'équipent.
Le WE 43A fait la couverture du dernier Stéréo Sound japonais, aimablement envoyé à notre hôte par un audiophile nipon fanatique de WE, et client d'Aldo (d'après VTV nƒ9, le 43A était côté entre 5 et 12 000 $ suivant l'état en 1999)...
Configuration de circuit très simple, avec transfos Langevin pour le RIAA. L'étage ligne WE 49A est intégré à l'immense projecteur, qui fait un bruit d'enfer quand ses bobines immenses font défiler la pellicule. À ce propos, Aldo nous a projeté un court- métrage du cinéaste italien débutant Pupo Avanti, montrant des "goinfrages" de spaguettis lors d'un mariage huppé!
Utilisés ici par paire sur un raccord en Y, pour avoir un peu plus de puissance. Leur sortie est de 1 pouce, ce qui est incroyable quand on sait que la coupure est à 150Hz (avec un auto-transformateur).
Ils ne sont pas filtrés en haut. Il n'y a pas de filtre électrique, mais un absorbant acoustique est placé dans la bouche du pavillon, qui limite la fréquence haute du 15A.
Pour alimenter sans lésiner ces moteurs, un imposant Motiograph SE 7520 fournit la tension requise (18V DC à vérifier), illuminant de ses filaments la pièce grâce à ses valves Tungar (tungstène-argon).
Il a été récupéré dans un cinéma de Rome, en assez bon état.
C'est là que l'histoire commence car Aldo, véritable amoureux de ces pavillons, en fait de magnifiques répliques, aidé par son modèle original, qui lui se négocie actuellement autout des 20 000 euros la paire!
Le bois utilisé est le peuplier, cloué et collé (voir le site pour plus de détail). La gorge en 2 parties est en fer de section carrée de 4mm, plié et soudé (superbe travail d'Aldo), pour se terminer par une sortie de gorge ronde à pas de vis de 17mm de diamètre. On passe donc de 17mm en sortie de moteur à 1430mm en sortie d'embouchure! Il y a deux modèles : l'original avec une profondeur mini du plus grand élément de 1m30, qui ne passe pas par les portes et celui où l'élément imposant de l'embouchure est divisé en 2 parties (là, ça rentre dans les appart.!).
Aldo nous a tout montré une de ses répliques : c'est très bien fait et très beau, même en finition brute.
Le tweeter est un Eltus d'origine japonaise, copie des célèbres WE, avec un petit pavillon court en sortie.
Le boomer est un HP italien à excitation de 50cm de diamètre, datant des années 1930, avec sa propre alimentation à tube incorporée dans un chassis au dos du HP. Il est monté sur un petit baffle-plan faisant la largeur de WE 15A. La coupure passive est à 160Hz.
On voit que le grave n'est pas étudié pour approcher la première octave, mais pour s'intégrer avec naturel au 15A + 555, d'autant plus que la pièce résonne à certaines fréquences basses. C'est un salon sans traitement particulier, avec un plafond en clé de voûte comme dans les habitations traditionnelles italiennes, carrelage avec tapis, donc qu'on peut qualifier de pièce "claire".
J'étais venu avec trois LP de mes références : un Sarah Vaughan avec Oscar Peterson (Pablo), le Harry James de chez Sheffield (gravure directe), et le "We free King" de Roland Kirk (Mercury). Aldo, voyant mes goûts, nous a mis de suite dans l'ambiance avec un Ella et Louis, lu par une Garrard + Ortofon + SPU Gold, afin de bien cerner les qualités uniques du système WE sur la voix et le médium par la même occasion.
La voix est surprenante de présence et de naturel, les timbres sont riches et variés sans jamais paraître monocorde, les choses se perçoivent sans forcer et au bout de 5 minutes, on se laisse bercer par la musique sans se poser de questions transcendentales audiophilesques.
La dynamique est là sans s'imposer, sans " faire " de la dynamique comme souvent sur les systèmes HR vitaminés. Je me dis que cela paraît moins " dynamique " que les VOT, mais il n'y a aucune frustration et les écarts de niveaux sont certainement mieux respectés, plus " naturels ".
L'ampli m'a semblé exceptionnel, faisant un tout avec les moteurs et le pavillon comme avec le reste de la chaine où la synergie des éléments est totale. Impossible de dire quel élément sonne comme ci ou quel autre a tel rendu. Quelle leçon de Western Electric ! (comme dirait Jean Hiraga, qui a aussi un belle collection de WE, dont un 15A d'après Aldo).
L'ampli WE 43A n'est pas typé comme un 300B, il est très linéaire et monte très bien ; c'est en fait " neutre " avec de la douceur, très défini sans hyper-définition, avec de l'énergie dans l'aigu.
Après avoir passé Sarah Vaughan et Roland Kirk, les mêmes impressions se confirment, et le son prend plus d'ampleur après une heure d'écoute.
Plusieurs choses frappent à l'écoute de ce pavillon.
D'abord, il ne résonne pas, ce qui est remarquable quand on voit sa taille gigantesque et la quantité de matière utilisée : je n'ai décelé pendant mes 3 heures d1/4écoute aucune résonnance. C'est la pièce qui avouait plutôt ses limites. Il me semble qu'il n'a pas de " son " particulier (il n'est pas sablé, ce qui en dit long une fois de plus sur la qualité de son dessin). Le 15A ne projette pas non plus comme les pavillons plus courts, ou les multicellulaires ; l'image géométrique est plausible, le couplage avec la pièce paraît plus facile. Pas de fréquences non plus mises en avant, médium notamment.
Pour se faire une idée de 15A en stéréo, il faut aller à Berlin chez un client d'Aldo. D'après Aldo, la directivité horizontale n'est pas marquée, on peut se déplacer devant sans rupture G/D.
Pour faire une analogie avec la photographie, le 15A me fait penser à une photo argentique, avec de très beaux premiers plans, et des arrières plans plus estompés.
Comparativement, les Goto sont hyper-définis avec une grande profondeur de champ : tout est net. C'est plus proche d'un Nikkor ED que d'un Leica M6.
Là où le 15A frappe fort, c'est dans le haut-grave/bas médium, là où c'est très difficile de faire le raccord entre les gros 38 et le pavillon. Le couple 555+15A descend admirablement, et Aldo nous le prouve en coupant le boomer (<160Hz). La restitution garde sa cohérence, sans que le son devienne " maigre ", comme une sorte de " super large-bande " unique, même si sur ce système le grave n'a rien de comparable avec les systèmes à base de de Goto de Jean-Yves Kerbrat ou de Dan Bellity, bien que restant bien timbré.
Après avoir dégusté une demi-douzaine de galettes, je pose la question à Aldo : pas de lecteur CD ? Il me sort de la pièce voisine (quand-même) un 723, légèrement modifié (condensateurs " carta è olio ") et on passe le dernier Wynton Marsalis (qui m'a été offert par Miguel, un sympathique membre du forum " boîtes à chaussures anglaises ", en échange de quelques numéros antiques de Hifi Stéréo).
Et là, je suis troublé : les défauts habituels du CD, ce manque de " lien " ou de fluidité, sont minimisés. Wynton est bien là avec sa trompette admirablement timbrée, qui craque bien, la voix de Dianne Reeves est chaude et sensuelle, la dynamique générale est percutante. Ce qui sort des WE n'est pas un son vintage répétitif, typé. Il n'y pas de manque et c'est génial d'écouter les dernières créations jazzistiques sur un système de 1930, époque où les ingé étaient loin de s'imaginer la naissance du digital. Bref on est pas frustré par ce satané 723, la musique est là et on s'éclate bien sur Marsalis.
Comment expliquer que ça le fasse si bien sur la totale Western ? Adaptation optimale grâce au préampli 49A capable de driver des charges diverses ? Le débat est ouvert.
Une écoute bien plus longue ou comparative du 723 l'aurait sans doute plus mis en défaut, mais je n'aurais jamais fait l'injure à Aldo d'effectuer ces basses besognes.
Vous en reprendrez bien un peu ? Avec joie !
Et les 78 tours ?
OK : Aldo nous sort sa petite boite remplie d'aiguilles, et hop, on en visse une sur le bras mono WE, et c'est parti pour une seule face, après avoir enclenché la manette sur la petite vieille anglaise. À noter qu1/4il n'y a pas de correction RIAA en 78 tours, le bras est directement relié au préampli ligne 49A.
Beaucoup de présence et d'émotion même si la bande passante est limitée : Glenn Miller, Sydney Bechet, Louis Amstrong défilent devant nous.
Dans la même pièce un autre système WE, pour écouter la FM ! (tuner Luxman).
Une seule enceinte vintage qui paie pas de mine : une WE 753 (cotée 6000 euros quand-même !) qui date d'environ 1945 ; un bommer 38cm, et un pavillon replié en métal avec un moteur 1 pouce. Aldo n'est-il pas un peu snob pour collectionner toute ces antiquités ?
" Écoute " me dit-il. Il rebranche le 723, et repasse le Wynton : c'est pas vrai, quel son ! Proche du 15A : douceur, cohérence, présence, toujours en mono !
Franchement, ça enterre en musicalité la majorité de la production actuelle : quelle beauté, quel naturel. Passées les 2 premières minutes d'étonnement, on ne fait plus du tout attention au système, on swingue.
L'ampli est un Northern Electric (filliale de WE), avec des 6B4 crachant 3W environ
Voilà, c'est fini, nous devons quitter Aldo à regret, en le remerciant de nous avoir fait partager sa passion (j'ai pas parlé de sa schématèque et de sa bibliothèque se rapportant à Western). En partant, on a parlé de Jean Hiraga qui possède lui aussi une belle collection, et de William Walther, qu'Aldo connaît bien.
Il fabrique amoureusement de superbes répliques, et compte aussi un peu sur notre visite pour élargir son audience : mission que j'assume avec plaisir !
Bruno C.
le clip de la visite (12,5Mo) - nécessite Quicktime de APPLE
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